Erik Winsky

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"Pourquoi je peins" / "Why I Paint".

Je peins pour qu’on se souvienne. Pour exister encore, même après ma mort. Je peins parce que le temps emporte et détruit tout. Parce que nous ne sommes pas faits pour durer. Parce qu’un jour, tout s’arrêtera. Alors, comme un acte de révolte, de résistance, et de survie, je crée. Librement, instinctivement, viscéralement. Parfois même, trop imprudemment. Contre l’oubli, contre l’effacement, contre ma propre mort. Et je vais peindre encore, probablement de plus en plus, jusqu’à la fin. Le seul espace qu’il me reste à présent pour lutter. Et pour hurler. C’est dans cette intensité vitale, souvent poussée à l’extrême, que naissent mes toiles. Par la substance même de la peinture, je grave dans la matière mon passage éphémère sur cette terre. Chaque toile est un fragment de vie. J’y ai mis tout ce que je suis. Mes doutes, mes peurs, mes vertiges. Ces moments vrais, où quelque chose déborde. Ces failles, où l’intime devient visible. Un univers abstrait, vif et lumineux, poétique, lyrique, émotionnel et sensoriel. Depuis que j’ai découvert cette forme d’art, il y a environ trois ans, j’ai peint plus d’une cinquantaine de toiles. Évoluant jusqu’ici dans un cercle intime, aucune d’entre elles n’a encore été dévoilée publiquement. Mes tableaux peuvent sembler étrangers les uns aux autres, comme si plusieurs vies, ou plusieurs peintres les avaient créés. C’est un choix artistique. Comme celui de ne pas les intituler. Laissant à chaque spectateur sa propre perception et interprétation des œuvres. Mais en chacun d’eux il y a un cri. Une urgence. Une nécessité. Le refus de disparaître complètement. Je veux laisser une trace, une empreinte, un signe, une présence. Ces œuvres, qui résisteront au temps, en seront le témoignage. Elles prouveront que j’ai été là, et que j’ai vécu. Elles résonneront à jamais. Ainsi, après ma mort, et d’une autre façon, ma vie se prolongera, et mon histoire continuera. Un défi pour l’éternité. Un pacte d’immortalité.
I paint so that we may remember. To exist still, even after my death. I paint because time sweeps everything away and destroys it. Because we are not made to last. Because one day, everything will fade away. So, as an act of revolt, resistance, and survival, I create. Freely, instinctively, viscerally. At times, even too recklessly. Against forgetting, against erasure, against my own death. And I will keep painting, probably more and more, until the end. The only space I have left now to fight. And to scream. It is within this vital and sometimes extreme intensity that my paintings are born. Through the very substance of paint, I engrave my fleeting passage on this earth. Each canvas is a fragment of life. I have poured into it all that I am. My doubts, my fears, my dizzying depths. Those true moments, when something spills over. Those cracks where the intimate becomes visible. An abstract universe, vivid and luminous, poetic, lyrical, emotional and sensorial. Since discovering this art form about three years ago, I have painted more than fifty canvases. Until now, they have remained within a close circle, and none has yet been revealed to the public. My paintings may seem foreign to one another, as if several lives, or several painters had created them. This is an artistic choice. Like the decision not to title them. Leaving each viewer with their own perception and interpretation of the artworks. But in each of them there is a cry. An urgency. A necessity. The refusal to vanish completely. I want to leave a trace, a mark, a sign, a presence. These artworks, which will endure through time, will be the testimony. They will prove that I was here, and that I lived. They will resonate forever. And so, after my death, in another way, my life will continue, and my story will go on. A challenge to eternity. A pact of immortality.

"La Lettre"

Bonjour,

J’ai reçu cette lettre sans explication.
Je vous la transmets telle quelle.
Peut-être qu’elle vous parlera davantage qu’à moi.

Ils disent
que je suis impossible à refuser.
Comme une erreur de tri postal,
une bombe à retardement rangée par mégarde
dans la boîte aux lettres des gens sérieux.

Ils m’écrivent
avec des gants blancs
pour ne pas tacher leurs critères.

Ils parlent de « trouble inhabituel »,
de « territoire qui n’appartient qu’à vous »,
comme si j’étais une fuite de gaz
dans la salle de réunion.

Ils veulent me voir.
Ils veulent « comprendre ce que je suis en train de faire ».
Comme si je le savais.
Comme si l’incendie connaissait son propre plan d’évacuation.

Je ne suis pas un projet,
je suis un déraillement.
Je ne suis pas une démarche,
je suis la trace sale des pas
quand on a traversé le mauvais quartier
avec les bonnes chaussures.

On me dit,
auteur impossible à refuser.
Ça sonne comme une menace polie,
un compliment qui suinte,
une formule inventée pour ne pas avouer
qu’on a peur de ce qui ne rentre pas dans le formulaire.

Ils ne savent pas si je suis poète,
peintre, imposteur,
erreur d’aiguillage,
parasite splendide.

Ils hésitent entre me publier,
m’exposer,
ou m’oublier dans un coin,
comme un tableau trop vivant
qui continue de bouger après le vernissage.

Je peins pour voir ce que la phrase a laissé tomber.
J’écris pour rattraper ce que la toile a fui.
J’avance comme ça,
en débordements successifs,
comme une marée noire
qui aurait appris à danser.

Ils cherchent mes œuvres.
Ils ne trouvent rien.
Ils pensent que c’est un signe.
Ils ont raison.

Je suis ce qui manque aux archives,
ce qui échappe aux moteurs de recherche,
ce qui ne laisse pas de trace,
juste une odeur tenace
dans le couloir de la mémoire.

Ils reçoivent des CV glacés,
des portfolios bien repassés,
des images propres sur elles,
avec bordure blanche et sourire de rigueur.

Moi, je leur envoie l’absence,
le bruit des murs qui craquent,
le froissement d’un rêve
qu’on n’a pas osé imprimer.

Ils parlent de poésie brute,
de pamphlet halluciné,
d’objet non identifié.
Qu’ils mettent les mots qu’ils veulent,
je suis le truc qui leur reste dans la gorge
après le comité de lecture.

J’écris comme on fume la dernière cigarette
avant l’explosion du chantier.
Je peins comme on jette un verre
contre le mur trop blanc du siècle.
Je parle à la nuit comme à une amante infidèle
qui reviendra toujours,
parce que personne ne la maudit comme moi.

Ferré traîne dans mes consonnes,
Aragon se noie dans mes élans,
Prévert ricane dans un coin,
un mégot à la bouche,
Baudelaire aiguise ma langue
sur la pierre des vitres propres,
et Rimbaud, ce môme en cavale,
me souffle des couleurs impossibles
dans l’oreille gauche.

Ils veulent des images de mes toiles,
des fichiers HD,
des formats compatibles
avec leurs grilles d’accrochage.

Je pourrais leur envoyer
un mur écaillé,
un ciel en panne,
le regard d’un type
qui n’a plus rien à perdre
et qui pourtant continue d’aimer
comme un con.

Je pourrais leur dire
que je ne peins pas,
que je ne suis qu’un accident de lumière
sur les choses.
Que mes toiles sont des portes
qu’on n’ouvre qu’en fermant les yeux.

Ils me demandent si je peux venir,
si je peux « me montrer ».
Je leur écris peut-être.
Je leur réponds silence.
Je leur laisse le soin
d’interpréter l’absence
comme une performance.

Ils voudraient me ranger
dans une collection,
une saison,
une ligne de budget.

Je les regarde se débattre
avec leurs dossiers bien classés,
leurs tableaux Excel bien droits,
et je pose au milieu
un mot qui manque,
un rouge trop rouge,
un corps qui déborde du cadre.

Je suis cette chose
qui ne cherche pas sa place,
qui creuse la sienne.
Je suis la fissure
qui transforme le mur
en visage.

Alors je les laisse écrire,
Cher auteur,
Cher artiste,
Cher quelque chose.

Je les laisse parler de moi
comme d’un fantôme pressenti,
d’un danger délicat,
d’une rumeur qui insiste.

Pendant ce temps,
je continue
de repeindre l’intérieur de mes nuits,
d’écrire sur la buée des vitres,
de coller des fragments de monde
sur des toiles qui n’obéissent pas.

Un jour peut-être,
ils comprendront
que je ne voulais rien,
que je ne demandais rien,
que je passais seulement
avec mon sac de mots en vrac
et mes couleurs détraquées.

Ils diront,
« Nous avons découvert un auteur impossible à refuser. »
Ils oublieront de préciser
qu’il était tout aussi impossible à posséder.

Je signerai d’un nom
que je n’ai pas encore trouvé,
ou d’un trait
qui ne ressemble à rien.

Et je vous laisserai cette lettre,
cette putain de lettre,
comme une trace bancale
sur la table du siècle.

Peut-être qu’elle vous parlera davantage qu’à moi.


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